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« Il y a des milliers de raisons de se projeter dans l?incroyable ? et encore incertain ? futur de ...« Les laboratoires sont obligés de trouver de nouvelles façons d'innover »Entretien avec Pierre Dubois, Professeur d'économie et chercheur à ...« Il faut surmonter les blocages psychologiques liés à la prévention et l?observance »Entretien avec Pierre-André Gandon, Secrétaire Général et ...« La médico-économie doit aider à décider si le produit « vaut le coup » (efficience) et si la collectivité ...Innovation : « Nous voulons montrer que la santé n?est pas qu?un coût »Entretien avec Amaury de Buchet, Directeur et ...Service public territorial de santé : « Sur le moyen terme, tout le monde devrait être gagnant »Entretien avec Bernadette ...« Les internes font face à une double difficulté car ils sont à la fois praticiens spécialisés et en formation ...« L?industrie pharmaceutique est prête à jouer le jeu mais ne pourra pas le faire si elle continue à être ...
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« Il y a des milliers de raisons de se projeter dans l’incroyable – et encore incertain – futur de la médecine ; mais nous devons nous préparer dès maintenant »<br><br>Entretien avec le Dr. Casey Weaver, professeur en pathologie, médecine et microbiologie à l’Université de Birmingham (Alabama)
« Il y a des milliers de raisons de se projeter dans l’incroyable – et encore incertain – futur de la médecine ; mais nous devons nous préparer dès maintenant »

Entretien avec le Dr. Casey Weaver, professeur en pathologie, médecine et microbiologie à l’Université de Birmingham (Alabama) - Le 28/11/2014

Nextep : Quelles sont les tendances qui se dessinent pour la médecine du futur ?  

C. Weaver : Idéalement, d’ici quelques années, les patients seront au centre de l'écosystème médical, en tant que partenaires au même titre que les professionnels de santé en plus de devoir rester évidemment le centre d'attention des décideurs et des institutions de santé.

C’est le scénario vers lequel nous devons tendre mais, d’ici là, d'énormes changements technologiques se dessinent. S’ils nous prennent par surprise (et nous ne sommes effectivement pas préparés à ce jour), ils risquent de secouer le système médical et de le transformer en un service purement basé sur la technologie, sans interaction personnelle.

Or, il s’agit au contraire d’une formidable opportunité qui doit nous permettre de remanier, en toute connaissance de cause et pièce par pièce les systèmes de santé. Si nous ne nous préparons pas en vue de cet avenir, alors nous raterons cette occasion.

 

Nextep : Quels sont les domaines qui sont le plus susceptibles de révolutionner la pratique médicale et l’organisation des soins ?  

C. Weaver : Si je devais établir un top 10 de ce genre de perspectives, qui montrent en outre pourquoi nous devons les anticiper, ce serait le suivant :

1) La santé ludique : Déjà, en jouant à certains jeux, la mémoire, la flexibilité, l'attention et l'accent peuvent être améliorées. Mais il existe aussi des applications pour smartphone qui incitent à la pratique d’exercices, que ce soit pour l’entretien général du corps ou à visée médicale, en accentuant grandement la motivation, dont on sait que c’est un élément clé de l’efficacité. Les capteurs type Kinect sont capables de surveiller et analyser des performances en temps réel, etc.

2) La réalité augmentée et virtuelle : Le Dr. Rafael Grossmann est le premier chirurgien à avoir démontré la possibilité d'utilisation des Google Glass au cours d'une intervention chirurgicale en direct. Les lunettes Eyes-On utilisent la technologie d'imagerie pour trouver l'emplacement de la veine la plus appropriée. Google travaille sur une lentille de contact multi-capteurs. Sans oublier que cela peut passer par d'autres dispositifs portables, y compris les smartphones et même les dernières générations de téléviseurs.

3) La télémédecine : C’est un domaine qui cristallise beaucoup l’attention et qui est du coup parmi les plus avancés. Les consultations vidéo sont devenues la routine de nombreux hôpitaux aux Etats-Unis, comme à Stanford par exemple. Mais cela ne s’arrête pas là : un robot autonome commandé à distance appelé RP-VITA est utilisé dans le suivi chirurgical de patients avant, pendant et après les interventions.

4) Les robots chirurgicaux et humanoïdes : Dans les régions défavorisées ou difficiles d’accès, ces robots pourraient être déployés afin que les opérations soient effectuées par des chirurgiens qui les contrôlent à des milliers de kilomètres de distance. Des drones pourraient livrer des fournitures médicales et médicaments dans les zones traditionnellement inaccessibles ou en cas d’urgence.

5) La génomique : Demain, le coût d'expédition de notre échantillon sera plus élevé que celui du séquençage de notre génome. Au cours des années, nous allons arrêter de parler de la médecine personnalisée car cela n’aura plus rien de spécial.

6) Les capteurs médicaux et diagnostics portables : Utiliser des instruments pour mesurer de nombreux paramètres de santé n’est pas seulement possible dans la tour d'ivoire de la médecine et on peut dire que 2014 est bien l'année de la révolution de la technologie portable. On estime que 500 millions d'utilisateurs de smartphones, y compris les professionnels de la santé, les consommateurs et les patients, utiliseront une application liées à la santé d'ici 2015. Les médecins vont prescrire un beaucoup plus de demandes que les médicaments à leurs patients. Mais, un système de capteur flexible plus léger et très mince va encore faciliter le recours à ces technologies. Et le Prix Qualcomm Tricorder X promet d'accorder 10 millions de dollars la première équipe à construire un tricordeur médical, un outil portable de détection et d’analyse directement inspiré par la science-fiction de Star Trek.

7) La culture d’organes en laboratoire : Des biomatériaux tels que les tissus du foie et de la peau ont déjà été reproduits avec succès. Cette année, les scientifiques ont même réussi à régénérer un organe vivant, le thymus, qui produit les cellules immunitaires.

8) L’impression 3D : Imprimer des dispositifs médicaux, tissus vivants puis des cellules ou des médicaments pourrait relever de l’usage courant. Lee Cronin, chimiste à l'Université de Glasgow, ambitionne pour la découverte et la distribution de médicaments d'ordonnance ce qu’Apple a fait pour la musique.

9) L’intelligence artificielle : IBM Watson est probablement le supercalculateur le plus puissant, et l'un des premiers de notre ère à entrer sur le marché de l'intelligence artificielle. Pour des simulations sur 500 patients choisis au hasard, les modèles IA coûtent 189$, alors que les coûts habituels sont de 497$.

10) Des « cerveaux » virtuels et numériques : Des scientifiques japonais sont devenus capables de cartographier la valeur d'une seconde de l'activité dans le cerveau humain avec l’ordinateur K. Avec cette technologie, Optogenetics a montré son potentiel à fournir de nouvelles thérapies pour plusieurs désordres médicaux tels que l'épilepsie, la maladie de Parkinson ou la dépression. Le Dr Kevin Warwick a de son côté réussi à contrôler des machines et communiquer avec d’autres en utilisant seulement ses pensées, grâce à un implant neuronal de pointe.

Il y a ainsi des milliers de raisons de se projeter dans l’incroyable – et encore incertain – futur de la médecine ; mais nous devons nous préparer dès maintenant.

 

 

Propos recueillis par Guillaume Sublet

 

 

Casey T. Weaver est Professeur de pathologie, médecine et microbiologie. Diplômé de l’Université de Floride, il a réalisé son internat et post-doctorat au Barnes Hospital et à l’Université de Washington où il a été par la suite Professeur assistant au Département de pathologie avant de rejoindre en 1992 l’Université de Birmingham en Alabama. Les recherches menées dans le laboratoire du Pr. Weaver se concentrent sur les mécanismes par lesquels les cellules CD4 T contrôlent les adaptations du système immunitaire.

Ses travaux ont fait l’objet de nombreuses publications dans les revues scientifiques les plus prestigieuses telles que Nature, Nature Immunology, Immunity ou Journal of Experimental Medicine. Il a reçu en 2009 l’HudsonAlpha Prize qui récompense les avancées d’une équipe académique en termes d’imagination, d’innovation et de l’impact potentiel pour la société et/ou la santé humaine.

« Les laboratoires sont obligés de trouver de nouvelles façons d'innover »<br><br>Entretien avec Pierre Dubois, Professeur d'économie et chercheur à la Toulouse School of Economics
« Les laboratoires sont obligés de trouver de nouvelles façons d'innover »

Entretien avec Pierre Dubois, Professeur d'économie et chercheur à la Toulouse School of Economics - Le 31/10/2014

Quels sont aujourd'hui les principaux défis de l'innovation dans l'industrie pharmaceutique ?

La croissance et l'innovation dans l'industrie pharmaceutique ont toujours été animées par des médicaments «blockbusters», commercialisés, plébiscités et prescrits par les médecins du monde entier. Ces « blockbusters »  dominent le marché et génèrent des milliards de dollars de bénéfices pour le propriétaire du brevet. Les exemples incluent le très reconnu Tagamet (nom commercial de la molécule cimétidine) pour les ulcères d'estomac et Lipitor (nom commercial de l'atorvastatine) contre le cholestérol.

Dans le marché actuel, les entreprises pharmaceutiques ont du mal à trouver de nouvelles molécules de ce type à breveter. Tout simplement, les fruits mûrs ont déjà été cueillis ! Ceci conduit à des coûts croissants liés à l'innovation, ce qui oblige les entreprises à trouver de nouvelles façons d'innover.


Votre travail suggère que l'innovation est aujourd'hui liée à la taille des marchés. Quel en est le principe ?

Comme le montrent les recherches récentes que j'ai réalisées avec des collègues, il existe un lien évident entre les structures de marché et l'innovation dans l'industrie pharmaceutique. En règle générale, des marchés plus grands attirent plus facilement les investissements, conduisant à des niveaux élevés d’innovation. Le traitement du cancer est évidemment une préoccupation majeure aujourd'hui, mais pour cette maladie une approche globale de type " blockbuster " ne peut pas fonctionner; chaque cancer a son propre profil, et chaque patient sa propre pathologie. Les solutions à base de médicaments doivent être faites sur mesure pour beaucoup de marchés plus petits et fragmentés. Cela signifie la création d'un modèle d'innovation entièrement nouveau pour l'industrie à un coût beaucoup plus élevé. Il est impossible de garder le modèle classique de développement "dicté par la demande". Aujourd'hui, l’un des changements possibles est l’apparition d’un modèle "dicté par l’offre", appliqué par exemple aux priorités des pays en développement tels que le sida, la tuberculose et le paludisme. Cela dit, un tel modèle a aussi ses propres problèmes de régulation.


Quels sont les effets des contraintes réglementaires sur la concurrence internationale dans l'industrie pharmaceutique?

Dans la plupart des pays autres que les États-Unis, le gouvernement joue un rôle important dans la détermination du prix de nouveaux traitements pharmaceutiques et dans la promotion de l'accès à ces traitements. La variabilité des réglementations nationales peut conduire à des frictions internationales. La France, par exemple, a une réglementation forte et impose des prix bas, conduisant à un ralentissement de l’entrée de nouveaux médicaments sur le marché. Les États-Unis se montrent plutôt critiques sur ces prix bas et ces délais d'entrée sur nos marchés qu’ils interprètent comme un comportement de « passager clandestin » sur le financement de l’innovation. Que ce soit vrai ou pas, il y a certainement là une source de débats !


Vous avez étudié le marché des médicaments génériques en France. Quelles conclusions en tirez-vous ?

La France a toujours connu des dépenses pharmaceutiques élevées, en partie en raison de la consommation de médicaments de marque au lieu de leurs équivalents génériques, souvent considérés comme des substituts inférieurs et même dangereux. Un tel comportement a été encouragé par le système de protection sociale français qui rembourse presque la totalité du coût des médicaments sur ordonnance aux patients. Aujourd'hui, afin de réduire ces coûts, les régulateurs français encouragent le lancement de génériques dès que les brevets d’origine ont expiré, et une vaste campagne a été menée pour encourager les pharmaciens et les patients à accepter et à utiliser des médicaments génériques. Cependant, les réformes comme celle de la tarification de référence, mise en place en 2004 et qui a fixé les prix de remboursement des médicaments de marque au niveau des prix des équivalents génériques après l'introduction de ces derniers n'a pas pleinement atteint son objectif lorsque l'on prend en compte les réactions des entreprises à la réduction des prix des médicaments princeps. En 10 ans, la France a augmenté la part de marché des génériques de 33% à 55%, mais elle a encore un long chemin à parcourir pour rattraper l'Allemagne (de 60% à 78%) et les Etats-Unis (de 85% à 90%).


Selon vous, quels sont les principaux défis de l'industrie pharmaceutique pour l'avenir ?

C’est d’abord un défi pour la société et la régulation. Les entreprises réagissent du mieux qu'elles peuvent vis-à-vis aux politiques publiques et aux forces du marché. Les meilleures politiques de régulation sont difficiles à concevoir dans un monde globalisé où l’on cherche à améliorer les soins de santé et à favoriser l'innovation de façon globalement efficace. C'est un domaine fascinant pour les économistes. Prenez l'exemple des antibiotiques ; il faut encourager l'innovation afin d'être en mesure de traiter les futures épidémies potentielles, mais il est en même temps nécessaire de minimiser leur utilisation une fois qu'ils sont disponibles en pharmacie afin de ne pas favoriser la résistance microbienne qui les rend à terme inefficaces. Trouver le juste équilibre représente un défi de taille.

« Il faut surmonter les blocages psychologiques liés à la prévention et l’observance »<br><br>Entretien avec Pierre-André Gandon, Secrétaire Général et Trésorier de Coopération Santé
« Il faut surmonter les blocages psychologiques liés à la prévention et l’observance »

Entretien avec Pierre-André Gandon, Secrétaire Général et Trésorier de Coopération Santé - Le 2/9/2014

Nextep : En cette rentrée qui s'annonce agitée, quels sont les enjeux sur lesquels va travailler votre association ?

P.A. Gandon : Le premier Bureau de Coopération Santé se tiendra le 9 septembre et sera l’occasion de procéder au lancement d’un groupe de travail sur l’observance. La réflexion sera menée pendant une année entière afin de construire des propositions concrètes à l’encontre de la non-observance qui est un phénomène généralisé. Il a encore été récemment avancé que cinq milliards, c’est ce que coûterait le non-respect des ordonnances. Cette initiative est tout à fait ouverte ; d’ailleurs nous avons noté une volonté importante des industriels d’y participer. Nous souhaitons faire en sorte que les propositions qui vont émerger puissent être prises en compte à l’occasion du PLFSS qui sera discuté à l’automne 2015.

Par ailleurs, il y a déjà un événement prévu le 20 novembre pour que les bien-portants tendent à acquérir une véritable culture santé, en prévention, pour éviter la maladie. Et en février, dans la même logique, cela se fera avec les malades chroniques pour discuter sur la façon dont ils peuvent mieux se soigner.

 

Nextep : Ces réflexions rejoignent ainsi les questions d’efficience ?

P.A. Gandon : Effectivement. Il a été par exemple été démontré qu’en cancérologie, des programmes d’accompagnement, de récupération, de nutrition, etc. permettent d’obtenir des résultats et de réduire les dépenses avec des moyens simples et peu coûteux. Il faut réussir à faire bouger au maximum les choses dans cette voie. A ce stade, c’est un petit volet éducation thérapeutique qui est prévu dans le projet de Loi de santé et il faudra voir ce qui ressortira de la partie plus importante dédiée à la prévention, qui ne paraît cependant pas suffisante non plus aujourd’hui. Pour prendre un exemple, sur l’obésité qui est la mère de nombreuses pathologies, il faudrait notamment agir au niveau de la petite école. Alors peut-être que la prévention est un mot-noir et qu’il faudrait trouver une autre dénomination pour contourner ce qui paraît être un sérieux obstacle culturel et sociétal. Il faut en tout cas surmonter ces blocages psychologiques. Je suis par exemple extrêmement positif par rapport aux sites communautaires qui permettent d’échanger sur les pathologies ; même s’il faut qu’il y ait des équipes médicales derrière et une formation sur la façon d’intégrer avec esprit critique les informations que l’on peut trouver sur Internet.

Nous sommes par contre opposés à la rémunération à la boîte, qui n’a d’ailleurs fait l’objet d’une signature que par un syndicat. Cela paraît totalement antinomique avec le mouvement actuel qui tend à éloigner la rémunération de la vente pour la recentrer sur le service. Et il est évident que les laboratoires commencent à se dire que c’est le bon combat à mener.

 

Nextep : Par rapport à cela, que pensez-vous de la dispensation à l’unité, dont l’expérimentation est en passe de débuter ? 

P.A. Gandon : Manifestement, cela n’apparaît pas devoir être la solution. Le problème se situe déjà sur le fait que les médecins ne sont pas suffisamment formés sur le médicament. En outre, le système de rémunération actuel fait que les consultations doivent généralement tenir en dix minutes. Difficile dans ce contexte de parvenir à écouter le malade, réfléchir au diagnostic et prescrire le traitement le plus adapté. Les pharmaciens peuvent d’ailleurs témoigner de nombreux cas dans lesquels les prescriptions ne sont pas optimales, voire contre-indiquées.

  

Nextep : Que pensez-vous du maintien de Marisol Touraine en tant que Ministre de la Santé dans le cadre du Gouvernement Valls II ?  

P.A. Gandon : Cela ne devrait rien changer et c’est bien dommage car le dialogue et la concertation ne sont actuellement pas faciles. Mais, de manière générale, le problème est que les ministères ont l’impression qu’ils savent à l’avance. La HAS est finalement la seule institution publique qui ait compris qu’il fallait consulter avant de décider. Mais c’est aussi probablement lié à la personnalité de son Président, Jean-Luc Harousseau, qui est quelqu’un de très ouvert. 

Cela dit, l’automne s’annonce particulièrement intéressant cette année car on sent les prémices d’un changement. Et je pense que l’on peut raisonnablement avoir quelque espoir avec le nouveau Directeur général de la Santé, Benoît Vallet, qui présente une double formation médecin/ESSEC intéressante et qui sait se montrer pragmatique tout en portant ce vent nouveau qui paraît indispensable pour sortir de la sclérose actuelle. 

 

 

                                                         Propos recueillis par Guillaume Sublet

« La médico-économie doit aider à décider si le produit « vaut le coup » (efficience) et si la collectivité est en mesure de le financer (impact budgétaire) »<br><br>Entretien avec Catherine Rumeau-Pichon Directrice adjointe de l’Evaluation Médicale, Economique et de Santé Publique à la HAS
« La médico-économie doit aider à décider si le produit « vaut le coup » (efficience) et si la collectivité est en mesure de le financer (impact budgétaire) »

Entretien avec Catherine Rumeau-Pichon Directrice adjointe de l’Evaluation Médicale, Economique et de Santé Publique à la HAS - Le 29/7/2014

Nextep : Quels sont les résultats du renforcement de la médico-économie à la Haute Autorité de Santé (HAS) depuis octobre 2013 ? Comment cela s’est-il passé ?

C. Rumeau-Pichon : Il s’agit d’une activité totalement nouvelle et soumise à des contraintes réglementaires importantes, notamment en termes de délais. Mais les premiers mois de fonctionnement sont satisfaisants. C’est une mission très difficile à planifier par définition, car elle dépend avant tout des dépôts de dossiers par les industriels. Il faut souligner que nous avons dû structurer l’ensemble de cette activité et prévoir tous les documents de support pour les industriels. Il y a ainsi eu énormément de travail dans les dix mois qui ont suivi la Loi, avant même l’entrée en vigueur du décret, notamment avec les industriels et les autorités sur les formats et procédures ; la méthodologie, elle, ayant déjà été publiée en 2011.

Les premiers dossiers ont été enregistrés dès la fin de 2013. La HAS a déjà rendu un certain nombre d’avis au CEPS (Comité Economique des Produits de Santé) mais ils ne sont pas encore publiés car nous nous sommes engagés à préserver le secret industriel durant la phase de négociation du prix. Les dossiers reçus jusque-là sont généralement de bonne qualité même si cela reste variable. En même temps, les industriels connaissent bien les attentes méthodologiques de la HAS. Et il ne faut pas oublier que la plupart des laboratoires ont une dimension internationale et qu’ils ont l’habitude des demandes d’études médico-économiques dans les autres pays. Dans la procédure, il est notamment prévu une étape de recevabilité quasi-immédiate sur les études scientifiques fournies. Et, si certaines réserves méthodologiques ont pu être faites, aucun dossier n’a été rejeté d’office ; ce qui confirme que la démarche est comprise. Je rappelle un point de procédure important : tous les produits revendiquant une ASMR/ASA[1] de niveau I, II ou III doivent remplir un bordereau de dépôt devant la Commission Evaluation Economique Et Sante Publique (CEESP), quel que soit le montant de chiffre d’affaires prévisionnel ou l’impact attendu. Et le dépôt doit être simultané, auprès de la Commission de la Transparence (pour un médicament) ou de la CNEDIMTS (s’il s’agit d’un dispositif) et de la CEESP.

A début juillet, nous avons reçu 60 dossiers : 7 étaient hors du champ prévu par le décret ; 35 non–éligibles ; 18 éligibles (1 dispositif et 17 médicaments). S’il y a autant de dossiers non-éligibles, il faut rappeler que les industriels ont l’obligation de déposer dès qu’ils sollicitent une ASMR I, II ou III. Ce n’est qu’après que s’applique le critère d’impact significatif, dans les conditions posées par la décision du Collège de la HAS du 18 septembre (avec une valeur pivot à 20 millions d’euros TTC en année pleine à 2 ans, ou des revendications d’impact sur l’organisation des soins, les pratiques professionnelles ou les modes de prise en charge des malades).

 

Nextep : Y a-t-il déjà des points d’amélioration identifiés ou des évolutions souhaitables ?

C. Rumeau-Pichon : Je ne suis pas sûre qu’il faille envisager à ce stade un élargissement. Cela n’aurait pas de sens s’agissant des ASMR V. Pour les ASMR IV, cela représenterait un volume considérable de produits et il faut bien prendre en compte les considérations matérielles de ressources à la disposition de la HAS. Néanmoins, certains industriels souhaiteraient pouvoir bénéficier d’un avis d’efficience, même si leur produit ne correspond pas au champ du décret.

En revanche, ces quelques mois de mise en œuvre nous ont effectivement permis d’identifier des évolutions de la procédure à prévoir, des questionnements autour des analyses d’impact budgétaire, le cas échéant une actualisation du guide méthodologique.

Nous sommes en tout cas extrêmement ouverts à la discussion, notamment dans le cadre de la procédure des rencontres précoces. Celles-ci interviennent normalement en fin de phase II afin de pouvoir orienter les études de phase III (pour un médicament). Pour l’instant, elles interviennent plus tardivement, car les produits concernés par les avis d’efficience étaient déjà à des stades de développement plus avancés au moment de l’entrée en vigueur du nouveau dispositif. Mais cela est amené à se développer et on peut d’ores et déjà le constater. L’objectif est d’améliorer la qualité des dossiers soumis en donnant toujours plus de visibilité aux industriels sur les attentes de la HAS. C’est pourquoi nous nous efforçons de rencontrer tous ceux qui le demandent car c’est véritablement un point important et qui, nous l’espérons, le deviendra de plus en plus.

Par ailleurs, il est également prévu qu’il y ait des points de rendez-vous réguliers avec le CEPS, sur la façon dont il peut utiliser les travaux de la HAS, et aussi avec les industriels.

 

Nextep : Quel devrait être le rôle de la HAS et/ou de la CEESP dans le cadre du débat actuel sur le prix des médicaments innovants ?

C. Rumeau-Pichon : Il y a plusieurs dimensions à ce débat. La question de l’argumentation développée par le laboratoire pour justifier et revendiquer un prix est un point de politique industrielle, de retour sur investissement qui nous échappe complétement. Nous n’avons aucun élément ni aucune légitimité réglementaire pour analyser ces sujets, qui sont en revanche pris en compte par le CEPS. Aujourd’hui, s’il y a un tel débat, c’est que, outre un prix important, la population-cible du médicament est large, d’où un impact budgétaire prévisionnel majeur, qui plus est dans un climat de difficultés budgétaires. A mon sens, cela pourrait renforcer l’intérêt à rendre les modèles d’impact budgétaires obligatoires dans les dossiers d’efficience soumis à la HAS.

Il y a nécessairement deux étapes pour éclairer au mieux la décision publique : l’analyse de l’efficience, le différentiel coût-résultat ; puis l’analyse de l’impact budgétaire pour identifier les conséquences budgétaires de la prise en charge de tel ou tel produit à l’échelle de la collectivité. Ce sont deux questions différentes : premièrement, est-il « intéressant » de disposer de ce produit ? Et deuxièmement, la collectivité dispose-t-elle des moyens nécessaires pour le prendre en charge ?

Il ne nous appartient pas de fixer des seuils de dépenses acceptables mais seulement d’analyser les éléments tendant à évaluer l’efficience des produits de santé, et le niveau d’incertitude associé.

 

 Propos recueillis par Guillaume Sublet


[1] Amélioration du Service Médical Rendu (pour les médicaments) / Amélioration du Service Attendu (pour les dispositifs médicaux)

Innovation : « Nous voulons montrer que la santé n’est pas qu’un coût »<br><br>Entretien avec Amaury de Buchet, Directeur et fondateur de Greenspace Paris et UlyssCo, Professeur affilié à l’ESCP Europe et Président du comité Innovation et Territoires du MEDEF
Innovation : « Nous voulons montrer que la santé n’est pas qu’un coût »

Entretien avec Amaury de Buchet, Directeur et fondateur de Greenspace Paris et UlyssCo, Professeur affilié à l’ESCP Europe et Président du comité Innovation et Territoires du MEDEF - Le 3/6/2014

Nextep : Quelles sont les actions et les positions du MEDEF en matière d’innovation, notamment en sciences du vivant ?

A. de Buchet : Le MEDEF est une fédération qui rassemble un certain nombre de syndicats, dont la FEFIS pour la santé. Ensuite, il ne faut pas oublier les MEDEF territoriaux ; au niveau départemental, régional et même international. La vocation est ainsi de participer au débat public, servir de courroie de transmission entre les entreprises et les pouvoirs publics.

Il existe un certain nombre de Commissions pour aborder les différents sujets : Propriété intellectuelle, Financement, Innovation et territoires que je préside. Cette dernière a toujours existé au sein du MEDEF. Elle couvre la recherche, l’innovation ainsi que l’enseignement supérieur et dépend du pôle économique et fiscal. L’objectif de celle-ci est de parvenir à un meilleur maillage des acteurs au niveau territorial mais aussi de développer des initiatives permettant de sensibiliser les entreprises à la problématique de l’innovation. Au départ, moins d’un tiers des chefs d’entreprises en France ne se jugeaient pas innovants, pensaient que c’était risqué et, du coup, réservé aux grands groupes. Nous essayons également d’animer et développer l’écosystème pour qu’il y ait davantage d’entreprises innovantes en France (services, process, production, organisation).

Le crédit-impôt recherche (CIR) est par exemple un sujet qui revient chaque année : doit-il être plus simple, mieux sécurisé, élargi ? Il y a déjà de nombreuses contributions du MEDEF qui ont abouti dans ce domaine. Mais nous avons également travaillé dernièrement sur l’innovation ouverte, la facilitation de l’insertion professionnelle des doctorants, la gouvernance des universités, etc.

Nous ne sommes pas spécifiquement centrés sur la santé, mais c’est un secteur particulièrement porteur et évidemment très concerné par l’innovation. Nous travaillons ainsi avec les fédérations, telles que la FEFIS, le LEEM, etc. Et, cette année, la santé est le thème retenu dans le cadre de l’Espace Innovation, initiative dont la 6ème édition aura lieu les 27 et 28 août 2014 lors de des Universités d’Eté du MEDEF. L’axe principal est la volonté de montrer que la santé n’est pas qu’un coût. Nous pensons qu’il s’agit surtout d’un domaine dans lequel la France a des atouts très importants, à la fois en termes de production et de connaissance, mais aussi savoir-faire. C’est un secteur fascinant qui touche les molécules, les matériaux, les tissus, les services, etc. Cela représente aussi un facteur de développement et de croissance économique pour les entreprises. Nous souhaitons ainsi montrer à l’ensemble des chefs d’entreprises qui seront présents mais aussi aux médias et aux pouvoirs publics les atouts et les potentiels de la France en matière de santé. Cela pourrait également permettre de faire émerger des idées, y compris dans d’autres secteurs qui peuvent avoir un pied dans la santé, et créer des opportunités, à saisir notamment par de nombreuses start-ups.

 

Nextep : Que pensez-vous de la politique actuelle d’innovation en France, notamment dans le contexte de crise ?

A. de Buchet : L’innovation a toujours été un élément stratégique. Mais il y a des périodes où les investissements sont plus ou moins forts. Par exemple, les investissements d’avenir ont été intéressants mais un peu gelés au moment de la présidentielle de 2012, avant de prendre une forme différente. Par contre, le CIR a été confirmé par le Président et c’est une vraie bonne nouvelle car ce mécanisme permet d’enclencher un cycle vertueux. Déjà, le dispositif et sa valeur sont très simples à comprendre. Et puis cela suppose que le chef d’entreprise identifie des projets, des personnes, des investissements ; il est ainsi amené à rentrer dans une logique porteuse.

 

Nextep : Est-ce que vous avez l’impression que la situation a évolué ces dernières années, notamment dans les coopérations public-privé ?

A. de Buchet : Il reste beaucoup de choses à construire mais cela va dans le bon sens. La Loi sur l’autonomie des universités est une très bonne initiative mais on peut regretter que la gouvernance de cet ensemble ait été noyée car cela en amoindrit fortement la portée. Les possibilités de levées de fond sont intéressantes même s’il y a des craintes que cela serve à réduire la participation des Ministères de tutelle. En tout cas, les échanges entre les différentes universités, y compris avec les pôles de compétitivité, sont bien engagés. Par contre, cela reste compliqué s’agissant de la gestion de la propriété intellectuelle, notamment collaborative (c’est-à-dire entre plusieurs universités) car il est difficile de savoir à qui s’adresser. Cela dit, l’objectif de l’université n’est pas de créer des brevets mais de la connaissance et de la formation, et ainsi de contribuer au développement économique du territoire.

Les réticences sont toujours là concernant la collaboration public/privé. Un très bon travail a été réalisé dans ce domaine par les Instituts Carnot, notamment en termes de cartographie. C’est le genre d’initiative qui mériterait d’être davantage encouragée. Par ailleurs, il faut prendre conscience de la passerelle entre le monde de l’université et l’entreprise qu’est le doctorant. Or, il y a aujourd’hui une vraie difficulté à valoriser le doctorat, notamment par rapport aux diplômes d’ingénieurs. Il faut ainsi travailler sur la compréhension du monde de l’entreprise pour former les doctorants et leur apprendre à se valoriser par rapport aux attentes. Le dialogue entreprises/universités s’est considérablement amélioré mais subsistent toujours des points de blocage. Par exemple, les initiatives d’excellence lancées par Valérie Pécresse avancent beaucoup moins bien qu’espéré.



                                                                Propos recueillis par Guillaume Sublet

Service public territorial de santé : « Sur le moyen terme, tout le monde devrait être gagnant »<br><br>Entretien avec Bernadette Devictor, Présidente de la Conférence Nationale de Santé et auteur du rapport sur le SPTS
Service public territorial de santé : « Sur le moyen terme, tout le monde devrait être gagnant »

Entretien avec Bernadette Devictor, Présidente de la Conférence Nationale de Santé et auteur du rapport sur le SPTS - Le 5/5/2014

Nextep : Quelles sont les raisons qui ont amené à engager une réflexion sur le service public territorial de santé (SPTS) ?

B. Devictor : La réflexion a été amorcée dans le cadre du rapport d’Edouard Couty sur le « pacte de confiance à l’hôpital ». Je présidais alors le groupe de travail qui s’est penché sur la question du « service public hospitalier dans le système de santé ». Or, il est très clairement apparu qu’on ne pouvait raisonner sur le service public en étant uniquement focalisé sur le système hospitalier. La nécessité de travailler sur le service public territorial de santé (SPTS) a ainsi émergé. Et au moment de la remise du rapport, la Ministre de la Santé s’était engagée à poursuivre la réflexion. C’est pourquoi elle m’a demandé de mener cette mission.

Il faut souligner par ailleurs que l’ensemble des acteurs du système de santé est d’accord sur le fait que l’organisation actuelle est trop cloisonnée et le fonctionnement trop individualisé ; et que cela se fait au détriment du parcours ainsi que probablement d’une certaine efficience. Il est ainsi question d’enjeux en termes de qualité de l’offre de soins, d’amélioration du service aux usagers mais aussi en termes de ressources et d’optimisation.

 

 

Nextep : Quelle approche avez-vous retenue ? Quelles sont vos principales recommandations ?

B. Devictor : L’idée générale est de mettre en place un cadre qui permette une meilleure coordination. Ce n’est pas la première fois que cela est envisagé mais le contexte ne s’y prêtait pas jusque-là. Les professionnels de santé ne se connaissent pas entre eux et ont donc du mal à travailler ensemble.

Par ailleurs, si nous voulons réduire les inégalités, il faut adopter une approche globale. La Loi HPST a déjà permis de faire un effort pour rapprocher médico-social et sanitaire. Il faut désormais aller plus loin en étant le plus large possible, notamment en intégrant les acteurs du social.

Le territoire de proximité apparaît comme le bon niveau pour faire en sorte que les différents acteurs puissent travailler ensemble. Dans cette optique, l’organisation ascendante paraît être la plus pertinente car il ne s’agit pas de fonctionner avec des décisions seulement impulsées par les pouvoirs publics. Dans un cadre défini avec eux, il faut faire confiance aux acteurs pour s’organiser et atteindre les objectifs fixés collectivement. 

La première étape qui est proposée est la réalisation d’un diagnostic sur les besoins en santé de la population et sur ce qui existe déjà en matière d’offre au niveau des territoires de proximité. Cela a déjà été fait en partie dans le cadre de l’élaboration des PRS (projets régionaux de santé) mais nécessite d’être affiné sur les territoires de proximité. A partir de là pourront être définis les objectifs.

Ensuite, il faudra passer à l’élaboration d’un contrat territorial de santé (CTS) dans lequel les professionnels de santé s’engageront pour l’offre d’un service continu et accessible à tous. Entendons bien qu’il ne s’agit pas simplement d’une continuité horaire mais aussi d’un véritable lien entre les acteurs qui permette un accompagnement du patient tout au long du parcours de santé. Le CTS, impliquant les acteurs,  permettra ainsi d’aller plus loin que le contrat local de santé, qui n’était conclu qu’entre financeurs.

Enfin, pour que cela fonctionne correctement, il conviendra de mettre en place une gouvernance adéquate.

 

 

Nextep : Pensez-vous que ces recommandations pourront être mises en œuvre facilement, à la fois d’un point de vue opérationnel et politique ? Avez-vous déjà identifié d’éventuels freins ?

B. Devictor : Je pense honnêtement que la mise en œuvre de ce plan est tout à fait possible. Il faut d’ailleurs souligner que ceci n’est pas seulement le fruit de ma propre réflexion mais que c’est un vrai travail collectif qui a été réalisé. Je peux affirmer très clairement que les professionnels sont prêts à changer de pratique. Il faut simplement leur apporter les outils qui permettront de le faire et dans les bonnes conditions.

Les ARS auront un rôle très important à jouer. Les acteurs en sont tout à fait conscients car ils ont besoin d’avoir des garanties quant à la sécurisation des coopérations. Les professionnels de santé sont prêts à s’investir, à partir du moment où ils sont assurés que ce ne sera pas perdu ou arrêté.

Il y a en tout cas une réelle opportunité du fait d’un ensemble de réalisations qui ont déjà été engagées, proches du SPTS et qui peuvent se couler dans le moule de ce que nous proposons. Le SPTS va conduire à la mise en place des lieux de rencontres qui vont permettre aux acteurs de se concerter et d’échanger. Le contexte de la stratégie nationale de santé (SNS) est également décisif car il y a ainsi une convergence de calendrier tout à fait favorable s’agissant des outils nécessaires à la mise en place des SPTS.

Cela dit, le chantier ne sera pas non plus réalisable en 6 mois. Ce n’est pas parce que cela va être inscrit dans la Loi que tout sera bouclé. Il faut avoir une démarche volontariste, une loi socle et une définition des objectifs à 5/6 ans. Il y a en tout cas urgence à agir car on ne peut pas continuer à vouloir réduire les inégalités, améliorer le système de santé – notamment sa continuité et son accessibilité - et laisser les modalités actuelles de travail perdurer. C’est fondamentalement une approche en responsabilité populationnelle et un approfondissement de la démocratie sanitaire qui sont portés par le SPTS.

 

 

Nextep : En pleine période de recherche d’économies, notamment sur l’Assurance-maladie, quel serait l’impact de la structuration d’un SPTS, à la fois en termes d’investissements et d’efficience ?

B. Devictor : Ce n’est pas un projet qui nécessitera des investissements lourds. Il n’y a par exemple pas de dimension immobilière et on est sur du montage et de l’ingénierie de projets. Il faudra que les ARS puissent faire en sorte de développer leur rôle d’accompagnement des acteurs. Elles ont sont d’ailleurs tout à fait conscientes.

Une fois que les professionnels de santé travailleront ensemble, de façon complémentaire, on peut effectivement s’attendre à des économies. Il ne faut pas oublier que la non-qualité coûte cher ; notamment à travers la redondance d’actes ou des hospitalisations qui pourraient être évitées. A ce titre, l’exemple des Yvelines Sud sur la santé mentale est tout à fait intéressant : c’est le département le moins cher de France en matière de psychiatrie grâce notamment à des journées d’hospitalisation réduites car les professionnels travaillent en coopération et les personnes sont orientées au bon moment, au bon endroit.

Sur le moyen terme, tout le monde devrait être gagnant. Mais cela passe aussi par la rationalisation des financements sur les territoires alors que ce n’est pas toujours bien coordonné actuellement.

 

 

Propos recueillis par Guillaume Sublet

« Les internes font face à une double difficulté car ils sont à la fois praticiens spécialisés et en formation »<br><br>Entretien avec Emanuel Loeb, Président de l’InterSyndicat National des Internes (ISNI)
« Les internes font face à une double difficulté car ils sont à la fois praticiens spécialisés et en formation »

Entretien avec Emanuel Loeb, Président de l’InterSyndicat National des Internes (ISNI) - Le 2/4/2014

Nextep : Quels sont les grands enjeux et les chantiers sur lesquels l’ISNI travaille actuellement ? 

E. Loeb
: Le Ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche associé au Ministère des Affaires Sociales et de la Santé travaille actuellement sur une réforme du troisième cycle d’études médicales pour permettre, d’une part, de résoudre la problématique actuelle du manque de post-internat pour certaines spécialités, notamment chirurgicales, mais aussi pour améliorer la formation des internes afin qu’il y ait une réelle progression dans l’acquisition des compétences. Nous sommes évidemment favorables à ce type de démarche visant à l’amélioration de la qualité de formation et veillerons à ce qu’elle aboutisse dans les meilleures conditions.

En période d’élections centrales universitaires, l’ISNI entend par ailleurs faire valoir la représentativité des internes au sein de l’Université. Cela paraît légitime mais reste parfois contesté dans certaines universités au profit du statut de doctorant uniquement.

La question du temps de travail est également très importante, notamment s’agissant de l’application des règles européennes à un statut aussi particulier que celui des internes. Certains pourraient y voir uniquement un risque de réduire le temps de formation des internes mais il existe des options alternatives. Le fait que la France ait été mise en demeure l’engage fortement à apporter des évolutions. Néanmoins, cela nécessite - pour assurer correctement les fonctions d’internes - de revoir entièrement l’organisation de certains services ; ce qui n’est malheureusement pas complétement intégré par certains chefs de service. Nous sommes donc ici face à un enjeu générationnel, avec la question de l’ouverture sur un nouveau mode d’organisation permettant de concilier efficience, qualité des soins et vie personnelle. Ce dossier peut en outre avoir une répercussion plus large sur l’ensemble des praticiens hospitaliers voire des médecins. Et cela implique naturellement des enjeux financiers, qui y sont associés. Quoiqu’il en soit, on peut souligner une réelle prise en compte de la problématique par les pouvoirs publics mais il faut rester vigilant car la pression budgétaire ne permet pas toujours de faire les réformes les plus appropriées. Il faudra en outre un réel courage politique pour initier une telle réforme sans porter atteinte à la qualité de la formation des jeunes médecins, qui représente un investissement indispensable pour les années à venir et le maintien d’une médecine de qualité.

Concernant la protection sociale des internes, nous attendons qu’il y ait une meilleure couverture sociale des jeunes médecins (prévoyance, santé et retraite) et ce, dès l’internat ; que l’employeur devrait prendre en charge en tout ou partie. La question des modes de gardes des enfants auxquels ont accès les internes représente également un enjeu majeur pour les années à venir.


Nextep :
Vous venez de dévoiler une enquête sur la formation. Que faut-il en retenir ?

E. Loeb
: L’enquête permet de poser un premier état des lieux de la formation théorique des internes. En effet, cela faisait partie des attributions de l’enseignement supérieur que d’évaluer les cursus mais rien n’avait été fait jusque-là, l’AERES étant notamment en cours de restructuration. Le sentiment était qu’il existait une grande hétérogénéité de la formation en France pour les internes mais rien n’avait été objectivé jusqu’alors. Le but était donc de prendre une photo à instant t pour pouvoir mettre en place une évaluation annuelle par la suite et mesurer les améliorations obtenues par les réorganisations rendues nécessaires. Il s’agissait également de voir quelles pouvaient être les aspirations particulières des internes, par exemple en matière de management ou de meilleure visibilité sur la gestion des carrières. Cela était également l'occasion d’identifier des outils intéressants à développer, notamment avec les TICE.

Cela dit, nous ne sommes pas dans la perspective d’une complète remise en cause de la formation des internes et nous savons que la formation pratique « au lit du malade » reste l’un des piliers majeurs de la formation des futurs médecins.

Le problème de l’accessibilité des carrières hospitalo-universitaires est également important. Aujourd’hui, la seule voie d’entrée est de passer pas un clinicat. La question se pose de savoir s’il serait possible d’avoir d’autres options pour faire de la recherche et/ou de l’enseignement, car il existe un vrai goulet d’étranglement au niveau des chefs de clinique. Notre volonté n’est toutefois pas de remettre en cause leur nombre ou leur statut mais bien de créer des passerelles et de s’inscrire en complémentarité.


Nextep :
De manière générale, estimez-vous que le statut d’interne est satisfaisant aujourd’hui ? Quelles sont vos positions à ce sujet en vue de la future Loi de santé publique ?

E. Loeb
: Actuellement, les internes font face à une double difficulté car ils sont à la fois praticiens spécialisés et en formation. La première exigence est de recevoir une formation de qualité. Il est important de garder cette reconnaissance liée au statut d’étudiant. Dans le même temps, ce statut nous handicape car il ne nous donne pas accès à une protection juridique reposant sur le Code du travail. Il devient ainsi compliqué de faire valoir ses droits du fait de ce flou juridique. L’ISNI étant membre de l’EJD (European Junior Doctors), nous regardons ce qui se fait ailleurs en matière de « post-graduate training » afin d’évaluer sur quel statut il serait intéressant de se calquer.

L’entrée dans la carrière constitue par ailleurs une étape fondamentale. Or, cette étape reste un moment critique pour les jeunes médecins du fait de l’hétérogénéité des statuts et de la méconnaissance des différentes modes d’exercice. Beaucoup d’acteurs, publics comme privés, avec lesquels nous interagissons nous disent qu’il y a un vrai déficit d’attractivité des jeunes médecins alors que le contexte démographique nous est plutôt favorable. Se pose alors la question de savoir ce que deviennent les internes après leur internat. Le rapport de l’IGAS/IGAENR de 2010 avait décrit cette perte de vue des jeunes médecins de « période grise ». Il est donc du rôle de l’ISNI d’entamer un travail avec les différents acteurs rencontrés par les internes lors de leur installation pour permettre de clarifier les différentes étapes de ce moment clé.

La Loi de santé publique constituera naturellement une bonne opportunité pour apporter des améliorations au statut des internes et nous ne manquerons pas d’avancer toutes les propositions qui permettront d’améliorer la situation des internes et de les inscrire pleinement dans le système de santé.




                                                                  Propos recueillis par Guillaume Sublet

« L’industrie pharmaceutique est prête à jouer le jeu mais ne pourra pas le faire si elle continue à être pressurée de la sorte »<br><br>Entretien avec Cyril Titeux, Président de Janssen et de l’Agipharm, Secrétaire du Bureau du LEEM
« L’industrie pharmaceutique est prête à jouer le jeu mais ne pourra pas le faire si elle continue à être pressurée de la sorte »

Entretien avec Cyril Titeux, Président de Janssen et de l’Agipharm, Secrétaire du Bureau du LEEM - Le 4/3/2014

Nextep : Vous êtes le nouveau Secrétaire du Bureau du LEEM et entamez un deuxième mandat de Président de l’Agipharm ; quels sont les grands chantiers sur lesquels vous allez travailler en priorité ?

Cyril Titeux : Le LEEM est actuellement en train de réfléchir à sa feuille de route. Il n’est donc pas possible de dire précisément à ce stade. Mais un certain nombre de pistes a déjà été évoqué : donner de la visibilité au secteur et sortir de la logique des PLFSS qui se succèdent, pour avoir une vision qui soit davantage sur le moyen terme. Il faudra également travailler à restaurer l’attractivité du territoire France pour les industries de santé.

J’ajouterai, à titre personnel, qu’il y a un enjeu fort de restauration de l’image de l’industrie. Certes, il faudra s’engager sur des actions concrètes. Mais certains groupes ont déjà pris des initiatives, dont Janssen, notamment pour donner accès de manière transparente aux données des essais cliniques. Au sein de notre groupe, nous avons décidé d’agir, tout en confiant la gestion à un tiers de confiance (université) ; afin de lever au maximum les doutes. Cela prendra du temps mais ce ne pourrai être que bénéfique, pas seulement aux laboratoires mais à tous les acteurs d’ailleurs.

 

Nextep : Prescrire vient de publier son palmarès et, comme d’habitude, il n’est pas tendre avec les nouveaux médicaments ; cela montre-t-il un asséchement de l’innovation pharmaceutique ?

Cyril Titeux : Ce qui me frappe en premier lieu à ce sujet, c’est le décalage avec la réalité. Ce classement ignore totalement les progrès qui surviennent dans des domaines où existaient des besoins. Les exemples sont pourtant nombreux et concrets, que ce soit en cancérologie, concernant les hépatites et dans bien d’autres champs encore. Il y a de vrais progrès qui arrivent et qui sont publiquement reconnus par des ASMR[1]. Et Prescrire fait comme si rien n’existait. Pour autant, ce qui m’importe avant tout c’est ce que les patients expriment. Dans ce genre de cas, il faut revenir sur du bon sens et écouter ce que les patients disent. Et, pour le coup, nous avons tous des exemples dans nos laboratoires de retours sur ce que les nouveaux traitements leur ont apporté.

 

 

Nextep : Lors des vœux du LEEM, vous avez justement insisté sur le fait que les patients veulent un accès rapide et sécurisé à l’innovation. Y a-t-il déjà des problèmes en France sur ce point ?

Cyril Titeux : Les chiffres sont implacables, notamment ceux que le LEEM réunit en matière de délais d’accès aux traitements innovants. La base OSCAR montre ainsi des délais qui atteignent 240 jours environ au lieu des 180 qui devraient prévaloir selon les normes européennes. En outre, s’agissant de ce qui faisait une des forces de notre système, les ATU (Autorisations Temporaires d’Utilisation), la France est en train de mettre en place un mécanisme qui en confirme l’importance mais qui, dans le même temps le complexifie. Les associations se sont d’ailleurs exprimées au moment du PLFSS car elles sentent, comme nous, une vraie menace. Nous faisons déjà face à des délais de plus de 4 mois qui ne sont pas admissibles dans ce genre de cas. Et je crains qu’il y ait bientôt dans notre pays de véritables barrières économiques pour l’accès à l’innovation.  

 

Nextep : François Hollande vient de rappeler que la recherche en sciences du vivant restait une priorité et que l'économie de la santé était un domaine d'avenir ; pensez-vous que la France ait les moyens de ses ambitions ? Le CSIS/CSF seront-ils suffisants ?

Cyril Titeux : Le cadre actuel est suffisant car il permet de réunir les interlocuteurs publics et privés autour de la table. Mais c’est l’ambition des mesures qui se pose. Il y a de bonnes initiatives qui sont proposées dont, pour la recherche, la plus emblématique est certainement le guichet unique. Même si cela peut paraître très administratif, il s'agit d'un point crucial.

Le problème avec le CSIS, c'est que les mesures mettent parfois très longtemps à être mises en oeuvre et même parfois ne voient jamais le jour. Et il y a évidemment la question du décalage avec le PLFSS. Nous avons tous en tête le sujet des biosimilaires qui est un exemple typique de mauvais signal adressé à l’international. Personne n’a eu le temps de réfléchir en profondeur. Il est plus que jamais nécessaire de revoir le modèle d’économies qui en fait reposer actuellement la plus grande part sur les industries de santé.

Si le secteur est stratégique, il faut l'assumer. Or, j'ai très peur quand j'entends certains discours, notamment que l'on consomme encore trop de médicaments. Au sein de l'industrie, nous comprenons tous bien qu’il faut contribuer aux économies mais ce n’est pas en continuant à réduire la valeur des innovations en France que l’on génèrera de l’attractivité. D'ailleurs, on peut constater qu'il ne reste plus qu’un grand acteur français sur la scène pharmaceutique.

 

Nextep : Vous nous aviez répondu en 2011 sur le modèle américain du Sunshine Act en matière de transparence des liens. Maintenant que les dispositions sont entrées en vigueur en France, qu’en pensez-vous ?

Cyril Titeux : Nous nous sommes toujours exprimés en faveur de la transparence. Cela dit, ce qui est fait actuellement en France n’est probablement pas la meilleure solution car cela porte seulement sur une partie des interactions avec les professionnels de santé. Et comme le mécanisme se focalise sur des petits montants, ce n’est probablement pas de nature à éclairer sur les relations. De ce point de vue, nous nous positionnons sans ambiguïté pour, si possible, une transposition des guidelines de l’EFPIA pour déclarer au-delà de la Loi. Car à ce stade, le mécanisme n’apporte pas beaucoup de valeur ajoutée.

 

Nextep : De manière générale, qu’attendez-vous cette année pour améliorer la situation du secteur ?

Cyril Titeux : J’appelle vraiment de mes vœux que la régulation de notre industrie se fasse différemment dans les années qui viennent. Mes collègues et moi-même avons beaucoup d’idées mais sommes aussi très alarmés par la situation actuelle. Cela fait de nombreuses années que nous tirons la sonnette d’alarme. A l’Agipharm, nous avons d’ailleurs voulu marquer clairement notre désapprobation par rapport au décalage flagrant entre le PLFSS et le CSIS.

Il est important de réagir vite car la France décroche. D’ailleurs les investissements étrangers ont diminué de plus de 70% en 2013. Et le secteur pharmaceutique n’y échappe pas. Nos directions ne comprennent plus l’orientation française, alors que d’autres pays parviennent à rebondir. On constate un réel décrochage dans de nombreux domaines (recherche, emplois, essais et même la production) et on entend pourtant toujours qu’il faut faire des efforts sur le médicament.

Dans ce contexte, le groupe de contact envisagé entre l’industrie et le Gouvernement peut être utile, surtout si celui-ci s’inscrit dans la logique du pacte de responsabilité annoncé par le Président de la République. L’industrie pharmaceutique est prête à jouer le jeu mais ne pourra pas le faire si elle continue à être pressurée de la sorte. Il est certain que la méthode qui consiste seulement à se plaindre et à pointer les dangers n’est pas suffisante. De notre côté, nous avons ainsi le devoir de faire des propositions concrètes et étayées. On saura ensuite si l’on est entendu ou pas. Si ce n’est pas le cas, il faut clairement annoncer que le médicament est uniquement considéré comme un coût et assumer de casser l’industrie et l’innovation dans ce domaine, qui était traditionnellement un des fleurons de la France.

 

 

Propos recueillis par Guillaume Sublet


[1] Amélioration du Service Médical Rendu, évaluée par la Commission de la Transparence de la Haute Autorité de Santé (organisme public indépendant).


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