Transparence des liens entre laboratoires et médecins : « Il faut trouver la manière de rétablir la confiance sans tomber dans un système contre-productif »
Entretien avec Cyril Titeux, Président de Janssen France - 01/01/70
Nextep : Le « Sunshine
Act » américain est aujourd’hui cité en exemple sur les questions de
transparence entre médecins et laboratoires. Dans quel contexte a-t-il été
adopté et quels en sont les grands principes ?
Le Physician Payment Sunshine Act a été intégré
dans la réforme du système de santé souhaitée par le Président Barack Obama.
Les différentes parties en présence, à savoir les pouvoirs publics, les
industriels mais aussi les médecins, se sont entendus pour accepter et mettre
en place un principe de transparence accrue et pour ainsi déclarer absolument
toutes les relations entre les professionnels de santé aux Etats-Unis et les
industriels du médicament. Cela concerne même les relations non-financières et celles
qui correspondent à un montant excessivement faible. Et ce sont les laboratoires
qui doivent procéder à la publication sur leurs sites Internet.
Le système apparaît donc plutôt exhaustif mais aussi assez complexe à
mettre en œuvre. Certains laboratoires qui ont commencé à le mettre en place en
ont d’ailleurs relevé la lourdeur. La date butoir pour la mise en œuvre complète
a ainsi été repoussée à 2013.
Nextep : Des dispositions
en discussion au Parlement[1] sont présentées comme un premier pas vers un
« Sunshine Act à la française » ; pensez-vous que la
transposition soit possible ?
En premier lieu, il me paraît nécessaire de
travailler collectivement pour améliorer la réputation des entreprises du
médicament en France. L’affaire Mediator nous a beaucoup fait reculer de ce
point de vue, même si la situation n’était déjà pas extrêmement favorable auparavant.
Aujourd’hui s’est installée une véritable suspicion à propos des liens entre
les industries du médicament et les professionnels de santé. Sur ces questions,
l’encadrement est pourtant déjà très fort ; mais le manque de transparence laisse
la place à l’imagination et au fantasme ; ce qui finit par générer de
nombreuses contre-vérités.
Je fais partie de ceux qui pensent qu’une
transparence maîtrisée et intelligente peut être de nature à restaurer la
confiance et ainsi contribuer à améliorer la réputation d’un secteur
stratégique. En revanche, il faut faire attention et prendre en compte le
contexte dans lequel on opère qui est différent de celui qui tient place aux
Etats-Unis. Certaines choses ne peuvent être faites de la même manière en
fonction des circonstances propres à chaque pays. Ainsi, la transposition pure
et simple du Sunshine Act américain à la situation française n’apparaît pas
souhaitable. En revanche, je suis favorable à une transparence par la
déclaration des liens financiers entre les industriels et les professionnels de
santé. Reste à savoir comment cela doit s’organiser et à donner suffisamment de
temps, comme aux Etats-Unis, pour la mise en œuvre puisse se faire correctement.
Je ne pense pas que cela soit une bonne idée de faire les déclarations sur les
sites web des entreprises ni de déclarer des points qui n’en valent pas la
peine car d’un montant trop faible. Par ailleurs, il faut absolument recueillir
l’avis des professionnels de santé eux-mêmes et prendre les garanties
juridiques nécessaires, la CNIL ayant naturellement à se prononcer sur le
sujet.
Si l’on revient aux discussions en cours au
Parlement, il faut savoir ce que l’on souhaite viser lorsque sont évoqués tous
les avantages directs et indirects. En France, il ne faut pas oublier que nous
sommes dans un système où nous déclarons déjà énormément, aux Conseils de
l’Ordre régionaux et national, dans le cadre de la réglementation DMOS[2]. Il faut donc éviter les duplications et réfléchir à un système
centralisé, unique qui soit simple pour ceux qui déclarent mais aussi pour ceux
qui récupèrent et traitent les données. A ce titre, je ne crois pas qu’une
double déclaration (laboratoires et médecins) soit une bonne idée car cela
risquerait de complexifier considérablement le mécanisme.
On pourrait cependant imaginer
que ce soit le médecin et non le laboratoire qui déclare tout ce dont il a pu
bénéficier. Cela dépend en fait de la finalité de la mesure. Que veut-on
vraiment ? Est-ce que l’on vise surtout les experts auprès des différentes
agences pour lesquels l’objectif est de vérifier les conflits d’intérêts
potentiels ? Cette information est-elle vraiment intéressante quand elle
concerne chaque médecin ? Quelle sera l’utilité d’une telle transparence ?
Les médecins font un travail
difficile et ont déjà beaucoup de problèmes à régler, notamment en ce moment,
que ce soit en médecine libérale ou à l’hôpital. Risquer de soumettre ces
médecins à la vindicte populaire et la suspicion de leurs patients ne serait
pas de nature à améliorer le système de santé français et la manière dont les
patients seraient traités. Mais, pour l’instant, il ne semble pas y avoir eu de
prises de position officielles des représentants des professionnels de santé.
Il est pourtant important qu’ils s’expriment sur le sujet.
De son côté, l’industrie n’a
aucun problème à se montrer plus transparente et montrer qu’elle n’a rien à
cacher. Nous sommes nombreux à en être convaincus dans notre secteur. Ainsi,
le LEEM et l’AGIPHARM, dont Janssen est membre réfléchissent très activement
sur ces points.
Il s’agit en effet de trouver la manière de rétablir
la confiance sans tomber dans un système contre-productif, qui remettrait
inutilement la suspicion sur tous les acteurs alors que l’on sait très bien que
les professionnels de santé font leurs choix dans l’intérêt des patients. Il
faut rester réaliste sur ce point car je ne peux imaginer de situation où le
médecin ne serait pas convaincu qu’il utilise le meilleur médicament possible
pour son malade.
Propos recueillis par Guillaume Sublet
Diplômé de l’Ecole Vétérinaire d’Alfort puis
titulaire du MBA HEC, Cyril Titeux a débuté sa carrière chez Eli Lilly en 1992.
Depuis 13 ans chez Janssen-Cilag, il a occupé différentes fonctions dans les
domaines marketing et ventes.
De 2002 à 2005, il dirige la Business Unit Neurosciences. En 2005, il oriente
sa carrière à l’international et part pour les Etats-Unis où il rejoint les
équipes du marketing stratégique mondial. En 2007, il est nommé Managing
Director de Janssen-Cilag en Autriche. Après cette expérience internationale,
il rejoint la France en janvier 2010 en tant que Directeur Général. Il est
Président de Janssen France depuis juillet 2010.
[1] Amendements dans le cadre de la proposition de Loi
Fourcade révisant la Loi HPST.
[2] Diverses Mesures d’Ordre Social : Appellation de
Lois " fourre-tout " relatives à la santé et la Sécurité
sociale ; couvrant ici les dispositions encadrant les relations entre
professionnels de santé et entreprises du médicament (notamment l’article
L.4113-6 du Code de la Santé publique)
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