« Sans propriété intellectuelle, la carte à puce n’aurait pas pu émerger »
Entretien avec Roland Moreno, inventeur de la carte à puce et Président d’Innovatron - 01/01/70
Nextep :
Au vu de votre expérience, pensez-vous qu’il existe des moyens de créer un
environnement favorable à l’émergence de l’innovation ?
R. Moreno : Je me garderais bien de donner la moindre
leçon sur la façon dont il faudrait s’y prendre pour favoriser l’émergence de
l’innovation. Je suis moi-même autodidacte et mon parcours a été assez disparate
avant d’en arriver à l’invention de la carte à puce. Le plus important reste de
ne pas se brider et d’avoir le temps (et les moyens) de tester ses idées. Le
facteur de conservation, qui est extrêmement puissant dans nos sociétés, est
évidemment très néfaste en matière d’innovation ou de créativité.
Si la capacité d’innovation et de façon générale la
démarche « créative » correspondent à des mécanismes personnels,
relevant du registre intime de l’individu, elles présentent aussi une certaine
importance pour l’entreprise. Pourquoi ? Parce, selon un théorème infaillible
propre à l’économie de marché, les produits ne rapportent vraiment d’argent que
dans la première partie de leur vie. Dès la fin de cette première phase, la
concurrence se développe et le profit associé à ces produits diminue
automatiquement. Une entreprise doit donc sans cesse créer de nouveaux
produits, et pour cela s’entourer de collaborateurs à l’imagination audacieuse.
D’ailleurs, quand à partir de
1994, les principaux brevets de la carte à mémoire ont commencé à tomber dans
le domaine public, ma société Innovatron a connu de graves difficultés
financières tandis que d'autres entreprises, comme Gemplus, ont prospéré sur la
base de mon idée. Il a fallu rebondir et trouver de nouveaux concepts, liés ou
non à l’exploitation de la carte mémoire (comme le pass Navigo pour le métro par exemple).
Certains estiment que le concept de propriété intellectuelle est
aujourd’hui dépassé. Pensez-vous que votre invention aurait pu voir le jour
sans cela ?
Aujourd’hui il est
effectivement de bon ton de se prononcer contre la propriété intellectuelle. Je
ne comprends cependant pas comment les gens gagnent de l’argent avec le libre
accès, notamment sur Internet. Quand on voit Firefox ou Wikipédia, c’est
extraordinaire : avec un accès complètement gratuit à de tels services et
des mises à jour en continu, sans rien demander.
Cependant, sans propriété
intellectuelle, et surtout sans royalties, la carte à puce n’aurait pas pu
émerger. Il aurait été impossible d’aller voir les banques pour financer le
développement d’une mémoire sur circuit imprimé. C’est déjà assez dur comme
cela, et mes associés et moi avons d’ailleurs souvent failli abandonner. Tout
inventeur est confronté à cela. Il doit trouver des partenaires financiers, qui
se révéleront vite indispensables à l’avancement du projet. Il doit surtout être
prêt à s’investir et à investir pour protéger son invention.
Propos
recueillis par Guillaume Sublet
Après quelques
« petits boulots » (successivement employé de bureau à la MNEF,
employé aux écritures au ministère des Affaires sociales, monteur de luges,
journaliste-reporter à Détective, garçon de courses à L'Express, éditorialiste
à L'Écho de la Presse et de la Publicité, secrétaire de rédaction à
Chimie-actualités…), il décide de « vendre des idées » et crée pour
cela en 1972 la société Innovatron, atelier de créativité expérimentale et
appliquée. Passionné d'électronique, il crée dans sa jeunesse différents
gadgets, il invente la carte à puce en 1974. Il est également l’auteur de la
Théorie du Bordel Ambiant, dans laquelle il retrace son parcours et livre ses
réflexions sur le monde.
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