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spécialisé dans les problématiques de santé. "
« Il ne s’agit pas de rationner les soins mais de rechercher l’efficience et l’équité »
Entretien avec Jean-Claude K. Dupont, Chercheur en philosophie du droit et membre de la Commission Evaluation Economique et Santé Publique de la HAS - 01/01/70
Nextep : L’évaluation des offres de
soins devient de plus en plus importante pour aider les décideurs publics à
faire des choix, notamment en matière de prise en charge. Quel est le rôle de
la CEESP, récemment créée, dans ce contexte ?
JC. Dupont :
L’importance croissante de l’évaluation en santé répond à une double-dynamique.
Tout d’abord historique puisque depuis le milieu du XXème
siècleet l’affirmation de la médecine
scientifique, la qualité en santé repose sur une démarche épidémiologique et les
connaissances partagées dans la communauté des chercheurs et des médecins. Ensuite,
il y a une prise de conscience générale que, si la santé est bien un droit
fondamental, ni les biens ni les ressources en matière de santé ne sont
illimités. Se pose alors la question de leur bonne (ou de leur meilleure)
utilisation.
L’installation
de la CEESP en juillet 2008, sous la présidence du Pr. Lise Rochaix, s’inscrit
dans ce double-contexte en visant à compléter l’identification de l’apport des
offres de soins en termes d’efficacité par une recherche de l’efficience. A ce
titre, il convient de souligner que la Commission n’intervient qu’en
post-inscription car le souci économique ne saurait prévaloir sur l’efficacité
thérapeutique. Et s’il est possible d’opérer des comparaisons strictement
scientifiques sur la base d’essais cliniques, ce n’est pas le cas pour
l’évaluation médico-économique qui requiert davantage de s’appuyer sur des
données en vie réelle.
Par
ailleurs, il est important de préciser que le travail dans un contexte de « rareté »
des ressources disponibles n’est pas synonyme de culture de la parcimonie. La
démarche économique repose la plupart du temps sur la comparaison directe ou
indirecte et la notion d’équilibre entre différents postes de dépenses, avec la
volonté de trouver un point d’optimalité. Et, s’il s’agit de donner des
indications sur le fait de mieux dépenser, cela peut aussi bien vouloir dire
dépenser autrement que dépenser plus dans certains cas où l’investissement
s’avérerait utile. En tout cas, il ne s’agit pas de mettre en place des outils
de régulation mais de documenter les enjeux en matière de santé pour aider à la
décision publique.
Comment s’intègrent les dimensions
éthiques et sociétales dans cette évaluation ? Quel peut-être leur
poids dans les recommandations aux pouvoirs publics ?
L’apport
des sciences humaines et sociales (économie, droit, sociologie, philosophie)
dans l’évaluation permet de compléter la dimension technique et scientifique.
Il s’agit d’élargir le spectre des méthodes d’évaluation dans une démarche commune
de validité et d’objectivité ; nous pourrons ainsi mieux identifier les
incertitudes et mieux aider le décideur public. La CEESP a conscience que des
résistances existent chez certains acteurs (médecins, patients, industriels…)
et qui sont fondées sur des soucis légitimes de leur point de vue. La volonté
de la Commission n’est pas de les ignorer mais de les identifier et d’expliquer
la démarche médico-économique, notamment le fait qu’il ne s’agit pas de
rationner les soins mais de rechercher l’efficience et l’équité.
A
ce titre, l’exemple du travail effectué sur les statines est tout à fait
parlant. La Commission est partie d’une évaluation scientifique sur le principe
de l’evidence-based medicine (EBM) intégrant une revue de littérature et une
méta-analyse. Ensuite a été entreprise une démarche de consultation publique
pour recueillir l’avis des acteurs impactés. Les recommandations finales ne
sont pas encore publiées (elles devraient
l’être en juin – NDLR) car la phase d’arbitrage pour l’intégration des
commentaires est encore en cours et témoigne de la volonté de ne pas aller trop
vite sur cette étape qui nous paraît éminemment importante sur le plan du débat
public et démocratique. En effet, il faut préciser que les méthodes
d’évaluation ne sont absolument pas figées mais amenées, notamment dans les
premiers temps, à être adaptées en fonction des sujets et ont vocation à être
améliorées en permanence.
Comment se gère dans ce contexte la
question des conflits d’intérêt ?
A
mon sens, il est important de savoir dans quelle mesure le conflit d’intérêt
peut impacter la décision finale. On ne peut pas tendre à vouloir imposer à
tout prix un consensus qui reposerait sur une discussion idéalisée dans
laquelle chacun serait parvenu à faire abstraction de ses intérêts au nom du
bien commun. Au contraire, de mon point de vue de philosophe, il me paraît
essentiel que s’expriment des intérêts concurrents et que ceux-ci puissent être
mis en balance dans le débat. Après tout, la prise en compte et la pondération
des intérêts des différents acteurs est une méthodologie qui est utilisée en
économie comme en droit.
Il
faut également envisager les limites concrètes qu’une interprétation trop
rigoureuse des conflits d’intérêt ferait peser sur l’évaluation. Les experts ne
peuvent pas se permettre d’être déconnectés de la réalité. Sur certains sujets,
ils sont tout simplement rares et il peut être difficile de trouver des
personnes susceptibles d’apporter des éclairages. Et puis le fait d’écarter
trop de monde pourrait à terme nuire à la représentativité dans le processus de
réflexion, ce qui s’en ressentirait sans doute dans l’adhésion et le suivi des recommandations.
Pour
autant, ces éléments de réflexion ne doivent pas occulter les efforts et l’attention
de la HAS sur cette question essentielle. A la CEESP, la politique de gestion
des conflits d’intérêts repose sur les principes d’indépendance et de libre
concurrence dans le cas d’un marché public. Et le souci est surtout de protéger
le processus d’évaluation et donc de décision en écartant des débats les experts
qui ont déclaré un intérêt majeur en rapport avec le sujet discuté.
Pensez-vous que ces évaluations
peuvent/doivent se décliner au niveau régional, afin notamment de lutter contre
les inégalités d’accès aux soins ?
Sans
doute, l’apport des sciences humaines et sociales dans l’évaluation est appelé
à se renforcer au niveau local, du fait de la proximité du terrain, des
contraintes organisationnelles et des différences d’orientations importantes
qui peuvent intervenir entre les acteurs locaux ; autant d’aspects sur
lesquels l’économie et les autres disciplines mentionnées peuvent apporter des
éclairages.
Au
niveau de la CEESP, plus on élargit le spectre de l’évaluation, plus on se
rapproche des contraintes du terrain. Le bon usage reste ainsi une
préoccupation essentielle car on peut avoir une thérapeutique efficace voire
optimale qui sera sous-exploitée si l’on a un défaut d’observance. S’il est
difficile d’intervenir sur la mise en place des recommandations et la
confrontation avec la réalité du terrain, le principe n’est pas de générer de
la régulation venant d’en haut. Il faut au contraire se donner les moyens
scientifiques de conclure à l’efficacité et à l’efficience, dans un premier
temps, puis aussi d’identifier et de gérer les déterminants sociaux qui feront
que ce sera suivi d’effets.
Propos recueillis par Guillaume
Sublet
Jean-Claude
K. Dupont est membre permanent de la Commission Évaluation Économique et Santé
Publique (CEESP) à la HAS depuis sa création en 2008. Docteur en philosophie et
titulaire d’un DEA transdisciplinaire (philosophie et droit), il a été collaborateur
au Centre de Théorie Politique et chercheur au Centre Perelman de philosophie
du droit de l’Université Libre de Bruxelles, puis assistant au Collège de
France dans la Chaire de philosophie des sciences biologiques et médicales du
Pr. Anne Fagot-Largeault. Il est l’auteur de plusieurs publications, notamment
relatives aux droits de l’homme et aux questions de santé.