Le malaise de la recherche, médiatisé par le sursaut des chercheurs, aura eu le mérite de faire enfin réagir les pouvoirs publics [1]. Il aurait été, cette fois, difficile d’assumer politiquement l’inaction quand tout un secteur menaçait publiquement de déménager aux Etats-Unis. Bonne nouvelle donc, des initiatives seront prises. Encore mieux, dans un rare esprit de démocratie totale, tout le monde est invité à participer à ce grand défi que représente le sauvetage de la recherche française. Explications :
Les Sénateurs peuvent témoigner : il y a encore peu de temps[2], la seule réponse du Gouvernement au problème de la recherche était le rappel des rares mesures engagées l’an dernier (élargissement du crédit d’impôt-recherche et création du statut de « Jeune Entreprise Innovante », essentiellement). Mais, les menaces d’une amplification de la « fuite des cerveaux » vers les Etats-Unis - dont l’attractivité n’est plus à démontrer quant à la réalisation de projets scientifiques et techniques - ainsi que les nombreuses démonstrations publiques (pétitions, manifestations…) ont poussé le Ministre de la Recherche à réfléchir à des solutions plus concrètes.
Mme Haigneré a ainsi annoncé, dans la perspective d’une future Loi d’orientation pour la Recherche proposée par Jacques Chirac, le lancement d’une consultation ouverte à tous. Il est donc possible, depuis le 23 janvier de déposer ses commentaires et opinions sur le site du Ministère de la Recherche et ce, jusqu’au 31 mars[3].
Les premières pistes pourraient être de pointer les incohérences dans le discours des institutionnels. Ainsi, quand le Premier Ministre réfute la baisse des budgets de recherche en avançant que ceux-ci ont été augmentés de 3,9% cette année[4], il oublie de dire qu’une amputation de 120 millions € avait été opérée quelques mois auparavant. En outre, de nombreux services se plaignent de ne jamais avoir obtenu les crédits initialement octroyés.
Par ailleurs, l’économiste Elie Cohen a récemment rappelé que la majorité des financements publics pour la recherche étaient attribués au nucléaire. En comparaison, le domaine médical apparaît délaissé, notamment lorsque des laboratoires de l’INSERM annoncent l’abandon de projets faute de moyens… alors même que ceux-ci s’inscrivent comme des priorités nationales, telles que le plan Cancer, cher au Président Chirac.
De même, lorsque les autorités déclarent que « la France et l’Europe souffrent d’un manque de financement de la recherche par les entreprises »[5], force est de constater que, si ce constat se révèle être vrai, cela vient avant tout d’un environnement peu incitatif. La recherche privée reste néanmoins très largement majoritaire, tout au moins dans la « pharma ». Malheureusement, les sociétés comme Sanofi-Synthélabo ou Aventis ont plutôt tendance à investir aux Etats-Unis où elles ont notamment commencé à y délocaliser une partie de leur R&D. Des signes forts devront donc être donnés aux entrepreneurs ; à commencer par l’amélioration de leur visibilité, actuellement brouillée par une régulation forte et souvent fluctuante.
Au moins les autorités européennes semblent-elle avoir la volonté de remédier à cette situation. Ainsi, le Commissaire à la Recherche, Philippe Busquin, a annoncé le doublement du budget de la recherche de l’Union européenne qui pourrait atteindre 13 milliards € en 2011. Toutefois, cette somme risque de tomber à 9 milliards si certains Etats-membres – dont la France – parvenaient à freiner l’augmentation des financements nationaux dans le budget global de l’UE.
En France, le fait d’initier une consultation, qui plus est pour préparer une Loi entièrement consacrée au problème de la recherche, est en soi une bonne chose. Reste à voir ce que deviendront ces engagements, une fois la ferveur médiatique retombée. Pour l’heure, l’urgence est dans la mobilisation de tous ceux qui se soucient de la recherche française et européenne, afin de donner le plus d’éléments possibles pour faire avancer le débat. Sans oublier que, plus le nombre de voix à se faire entendre sera important, plus il y aura de chances de déboucher sur quelque chose de concret.
[1] Voir aussi news nov. 03 : « Investir dans la recherche biomédicale va-t-il être enfin considéré comme une priorité de santé publique ? »
[2] Lors de l’examen au Sénat du Projet de Loi de Santé Publique en première lecture
[3] http://www.recherche.gouv.fr/concertation/index.htm
[4] Le Monde – 13 janvier 2003 « Le premier ministre conteste la baisse des crédits de la recherche »
[5] Document introductif aux réflexions et aux discussions sur l’avenir de la recherche française – Ministère de la Recherche - déc. 2003